Dimanche. Des souvenirs que l’on regarde s’éloigner et qui inspirent à la fois douleur et émerveillement.
Fin de journée, un message envoyé à l’ancien amant, et pleurer de plus belle.
Pas de réponse.
Des cris, des mots qui en escaladent d’autres à se pousser si fort dans ma tête
« Putain de mâle ! Au vent, au vent, je t’éparpille et je ne veux plus savoir ton nom ! Mort, tu es mort à mes yeux, à présent ».
Des mots noduleux des mots cancers pleins de protubérances, que je jette à la gueule du vide.
L’homme est déjà si loin, peut-être même si heureux.
Lundi. L’été sur son déclin et l’automne qui revient, s’emmitoufle dans des tentures foraines, tout en ambre, pommes d’amour & odeurs chaudement sucrées.
Je m’égare dans une jungle poussiéreuse, où, animale, je rôde, frôlant des corps à queue, bouleversée à l’idée d'apprendre d'eux de nouvelles partitions.
Les mâles sont parfois beaux, parfois pas, et leurs yeux me dévorent. Quelquefois.
Mardi. Vêtue d’un bustier aux dentelles géométriques, j’observe cet homme venir à moi et embrasser mes cheveux. Ma vie est tellement étrange, maintenant que mes repères ont volé en éclats. Qu’est-ce que je fous là ?
Je ne veux pas mourir mais sans toi je me fane, et l’autre, il jette ses pierres, ses poings dans mes ténèbres. « Petite salope », chante-t-il, en me remplissant la bouche.
-II-
Semaine. Les hommes s’enfilent en moi comme des perles identiques, me parent et me parlent avec leur corps. Déchirant le silence de mon intimité à coups de tiges dures & tendues, il me font hurler dedans, éclairent mes cavernes et je deviens liquidienne, murène pour eux. Et femme, surtout.
Je n’ai plus six ans, à sangloter alors que père sangle ma glotte, jusqu’au sang, aux longs sanglots.
Une parole qu’il entache de blancs puis de bleus, à me cogner pour des silences. Ecchymosée mais muette, émue, mouette, d’une blancheur de calcaire, toute une adolescence à remuer les vents pour le droit aux mots.
Aujourd'hui, je suis femme, oui.
Envolées mes robes de bohémiennes, à danser et courir en chants gitans, les mains liées à celles de ma sœur, puis aux hommes qu’elle ramène : leurs odeurs de tabac, leurs peaux brunes et tavelées, des hommes pleins de rage qui surprotègent la moi minuscule que je suis alors. Pleine de cris retenus, ils me secouent parfois mais je ne parle tout de même pas.
« Tout va bien », je répète, les bras tatoués de lignes sanguines.
Et dans le vide de la chambre, la plainte nocturne de l’enfant sale qui ulule en ronds de gorge ses odes au pardon « Pardon d’avoir pleuré alors que je voulais seulement parler et d’avoir aimé cet homme qui me faisait penser à mon père ».
Dix ans, claquemurée dans une existence pianissimo. Ma vie n’est rien qu’un long cri sourd sous un ciel incolore.
En moi,
Solo la sed.
Soif de dire, de crier, d'oublier.
Et puis grandir. Les blessures qui s’effacent dans les cavernes du temps, se décolorent. Devenir adulte comme on le peut, se vacciner de ce que l’on était : la môme sans bouche qui refusait de vivre.
Les cris finissent par se suicider à l'intérieur de moi. Aujourd'hui, ils ne sont que cadavres.
- III -
Dimanche. Tu es revenu.
Veste et chemise que je déboutonne avec empressement, mes doigts jetés sur ta barbe et ta bouche décolorée par les fumées grises. Je me retrouve putain, à tourner en passes roses, ouvrir mes jambes pour t’y faire sentir mes humeurs, ma passerose en fleur.
A frotter l'un contre l’autre notre peau musquée de saveurs d’après jouissance.
Quand je te regarde, tu me sembles être une perle différente des autres.
Peut-être parce que je t’aime.
Peut-être parce que je crois t’aimer.
Peut-être parce que je veux t'aimer.
Peut-être parce que.
Peut-être pas.
Lécher les babines amères, m'empoisonner de toi et me donner la mort, me donner l’amour, des dizaines de fois par jour, à coups de foudre et de foutre.
Je te prends dans mes bras, t'étouffe. Tu es revenu.
Je respire.
C’est toi, tu es là.
- IV -
Jeudi. Prisonnière du ventre de cette terre gonflée, mon monde tangue autour de moi, et ses ballets d’étoiles m’étourdissent. Je suis enfermée dans une vie trop étriquée, qui saigne de l’intérieur.
« Je ne suis pas sûr de pouvoir te rester fidèle, Anna », articules-tu.
Haut-le-corps.
Puis, haut-le-cœur.
J’observe les linges tachés d’amour, tourneboulés en coin de lit, qui hument toujours l’amer, nos fluides floraux épais.
Enfoiré.
- V -
Tragédien, tu m’aimes bien mais ne rêves que de t’offrir ailleurs, de dénuder ces vipères qui te sifflent. Alors ton corps, je le caresse tant que je le peux encore, en essayant d’en retenir les contours. A défaut de me sentir prête à m'éloigner encore.
Ici, près des coraux, nos corps-eau s’accolent en ce fond d’océan dépeuplé. Loin de nous, à peine audibles depuis ce coin de mer, les sirènes secouent leurs bracelets qui tintent en guise d’appel.
Toi, tu les entends.
Derrière tes fenêtres, ces sylphides légères balancent au vent leurs longues chevelures, dénudent leurs corps aux yeux du monde. Leurs voix sont aussi soyeuses que des pluies claires qui glissent en gorge. Tu reçois leurs appels à toute heure du jour et de la nuit. Elles sont partout, rôdent et se collent aux murs.
J’ai beau fermer à clé toutes tes portes, elles s’insinuent en toi, sans faire de bruit. Sournoises.
Et moi.
Moi je suis tellement loin de ces femmes belles et gravides qui se couchent devant les hommes pour expier leurs péchés. A tendre leurs mamelles d’où gicle le lait et ouvrir des bouches où les hommes comme toi font gicler le leur. J’ai envie d’être comme elles, amante aimée, mais c’est tellement compliqué lorsqu’on n’est que l’expression d’une angoisse sans fond.
Je ne suis qu’angoisse.
Comment est-ce que l’on retient les hommes ?
- VI -
Matinée,
Une plaine des chardons qui déchire les robes aux hanches. Des roches en jambes sur lesquelles prendre appui, vent de face, et cheveux étirés dans le dos en ruisseaux dorés du soleil.
L’homme dit des choses si belles, que j’ai envie de danser dans ma robe crème en macramé. Prendre ses mains, sa bouche, continuer de l’aimer.
Et puis, le mot de trop.
Devant,
La haie, rouge, de petites baies à gober.
Dedans,
La haine rouge des petites baises à côté.
La maladie aveugle qui monte au sang et démange.
Je le regarde dans les yeux, il sourit et je pense.
« Si tu les baises, j’avale tout : les baies, l'amour que j'ai pour toi, et le foutre des autres, me dessinant des barbes d'écume en coin de lèvres ».
Sourire de retour.
« Pauvre folle », pense-t-il.
Oui, folle que je suis.
Mais, lorsque je traverse jusqu’à l’autre côté du brouillard et que je me retrouve seule devant ces tasses vides, alors. Il y a le chat qui se roule dans les draps propres, lisse ses moustaches contre mes doigts ; ronron régulier et serein.
La folie sédimente, accalmie d’après crise, sur mes bras le sang cristallise. J’oublie d’aimer et d’avoir peur, et je n’arrive qu’à penser :
Si tu n’es pas capable de recevoir mon amour, j’irai le disperser ailleurs.
Aussi simple que ça.
- VII -
Dimanche. Soirée d’angoisse dans les deux camps. J’ai envie de pleurer mais je tente de rassurer l’homme que tu es, ta barbe en barbelé déchirant ma peau fine, ce visage épineux que je cale sur mes seins et que je couve, couvre de caresses.
Tu es beau, mon amour, tu es si beau, tu sais, même lorsque je te sens partir comme ce soir.
C’est dommage, cette vie qui te rattrape, ces démons dont tu ne peux t’échapper.
Tu es tellement plein de qualités qu'elles te dévoreront, les vipères, si elles le réalisent. Mais continue de courir, mon condamné, aussi vite que tu le peux, peut-être qu'elles ne te regagneront pas...
J'aimerais pouvoir y croire, tu sais. Me dire que cette main que je te tends avec tendresse est suffisante, que tu ne rebrousseras pas chemin. Mais tu te retournes sans cesse.
Je dors avec tes propres cauchemars, à présent.
- VIII -
Mercredi. Soir de grand froid, après noyade. Je sors en rampant de l’eau, et pleure.
« Putain, déconne pas, toi, déconne pas, s’il te plaît, déconne pas… ».
Tes bras qui me serrent. Si près.
Pourtant, même emmêlés et réchauffés, ta bouche sur mon corps,
en cette nuit d’amour pleine, vécue à l’infini,
continuent de te séparer de moi,
les chants des sirènes.
Vertiges.